Le réveil sonna un peu trop tôt à mon goût. J'ouvris péniblement les yeux. Dans la nuit, j'avais tellement bougé que ma couette et mon oreiller avaient fini par terre. Je les ramassai et me rendormis aussitôt. Tant pis pour le lycée, Mme Volner, ma prof de philosophie, pouvait bien se passer de moi ce matin. Je repartis sans résistance dans les bras de Morphée.
Malheureusement, quelqu'un en avait décidé autrement. Un quart d'heure après mon réveil, ce fut mon père qui se manifesta pour me sortir de mon état comateux. Comme chaque matin depuis huit mois. Comme chaque matin depuis que toi, Blanche, tu ne peux plus le faire. Il entrouvrit la porte doucement, comme s'il avait peur de se faire attaquer. Après tout, il avait raison, j'étais plutôt d'une humeur belliqueuse le matin.
- Caprice, chuchota-t-il. Caprice, réveille-toi ou tu vas encore louper ton bus.
- M'en fous, grognai-je, bien décidée à faire fuir l'envahisseur qui m'empêchait de faire la grasse matinée.
- Tu as philo ce matin, c'est pour ça.
Ce n'était pas une question, plutôt une constatation. Il savait ô combien je pouvais détester les cours de philo. Il soupira et tenta de me motiver.
- Allez, lève-toi ou ... ou tu seras privée de sortie.
Je ris doucement dans ma barbe. S'il croyait me faire sortir avec une menace pareille, il se fourrait le doigt dans l'½il jusqu'au coude : je ne sortais pour ainsi dire, jamais. Une vraie no life. Et le pire, c'était qu'il le savait. Mais mon père était plus malin que moi, semblait-il.
- Et quand je dis plus de sortie, j'inclus aussi les sorties à l'atelier.
Je me redressai vivement, indignée. Il n'avait pas le droit de me priver de ça. Si je n'avais plus le droit d'aller à l'atelier, je n'avais aucun moyen de voir Antoine. Et sans Antoine, je céderais à la dépression qui me guettait depuis huit mois.
- Bon t'as gagné. Je me lève.
Mon père sourit, style « je suis le plus fort », et referma la porte derrière lui. Je pris une profonde inspiration et me levai d'un bond. Comme ça, c'était fait. Me frayant un chemin entre les fringues, les bouquins et autres choses non-identifiées qui donnaient à ma chambre l'aspect d'un champ de bataille, j'allai ouvrir les volets. En cette journée de Mars, le soleil ne semblait pas encore décidé à se montrer. D'énormes nuages noirs annonçaient des pluies torrentielles pour la journée. Chouette. Je soupirai et partis d'un pas traînant en direction de la douche. Je ne devais pas traînasser, je savais que mon père tendait l'oreille pour surveiller si je lui obéissais. Enfin sortie de la salle de bain, je le rejoignis dans la cuisine. Il m'attendait en lisant le journal. Je remarquai qu'il m'avait préparé mon chocolat chaud, mes tartines de Nutella et m'avait même pressé une orange fraîche. Je souris : un manière de se faire pardonner son chantage mesquin de tout à l'heure, peut-être ?
- Plus que cinq minutes, grommela mon père de derrière son journal.
Merde. Moi qui adorais manger, j'allais devoir me dépêcher d'avaler mon petit-déjeuner. Dix minutes plus tard, je sortais en trombe de la maison et attrapais mon bus de justesse, n'ayant pu me résoudre à choisir entre les tartines de Nutella et mon chocolat chaud.
Lorsque j'arrivai au lycée une demi-heure plus tard, il pleuvait à verse, comme je l'avais présagé. Je m'enfonçai sous ma capuche avant de sortir du bus et de courir sous le préau du lycée. J'y arrivai trempée, bien sûr, et entrepris alors de me fondre dans la masse, comme tous les jours. Ce n'était pas bien difficile : mon look n'avait rien qui puisse attirer le regard. Aujourd'hui comme tous les jours je portais un jean, un t-shirt et un sweat-shirt à capuche. Je n'avais que ça dans ma penderie : des jeans, des t-shirt, et des sweat-shirt à capuche. C'est ce qui me plaisait, je ne voyais pas pourquoi je changerais. Je repérai dans la foule une jeune fille brune, aux cheveux coupés au carré, qui courait vers le préau en fronçant son petit nez en trompette parsemé de tâches de rousseur. Lou-Anne. Je souris et me dirigeai vers mon amie.
- Salut, Lou-Anne, la saluai-je.
- Salut, me répondit-elle d'un ton morne.
La pluie la mettait toujours de mauvaise humeur. Mais ce qu'il y avait de bien chez elle, c'était que sa mauvaise humeur ne durait rarement plus de cinq minutes.
- Quel sale temps, dis-je d'un ton enjoué car j'adorais la pluie.
- Tu parles.
- C'est ce qui m'a mis de bonne humeur ce matin. J'avais deviné qu'il allait pleuvoir.
- Et pourquoi tu n'as pas pris de parapluie ?
- Parce que le seul que j'ai date de l'âge de cinq ans. Il est rose avec de jolie petites oreilles de cochon. C'est ridicule.
Elle éclata de rire. Enfin. Je vous l'avais bien dit, que sa mauvaise humeur ne durait pas. Malheureusement, malgré la pluie, mon humeur à moi allait forcément tourner au vinaigre : le cours qui nous attendait était celui de Mme Volner. La philosophie. Lou-Anne semblait penser à la même chose que moi.
- C'est parti pour trois heures d'ennui total.
Nous montâmes au deuxième étage. Trois heures, oui. Ca promettait d'être long, comme tous les Mercredis. Nous étions en Terminale littéraire, la philo était censée être une matière intéressante pour nous – nous en avions quand même huit heures par semaine – mais Lou-Anne et moi ne trouvions aucun intérêt à se poser toutes ces questions inutiles et compliquées. C'est donc en traînant des pieds que nous nous installâmes dans la salle de classe. Je sortis directement mon cahier et entrepris de gribouiller la couverture. Trois heures passèrent ainsi, désespérément longues. Je commençais à me dire que jamais je ne sortirais de cette salle de cours, lorsque retentit enfin la sonnerie qui annonçait la fin de notre torture.
- Ouf. Je n'en voyais pas le bout, déclara Lou-Anne, rejoignant le fond de ma pensée.
Nous sortîmes. Dehors, la pluie avait cessé, à la plus grande satisfaction de Lou-Anne qui manifestait bruyamment sa joie, comme d'habitude. Lorsque nous franchîmes le portail, nous retrouvant dans la rue, nous croisâmes Jules Tassoni, le mec le plus populaire du lycée, qui faisait craquer toutes les filles. Tout le monde rêvait de traîner avec lui, parce qu'il était « tellement cooool ». Pfff. Tout ça me déprimait. A vrai dire, ce garçon ne s'intéressait à personne, c'est à peine si je l'avais vu adresser la parole à quelqu'un cette année. Cela me semblait être le signe d'une haute estime de soi, que d'ignorer les autres. Oui voilà, ce type me paraissait hautain. Je passai donc devant lui sans le regarder, ce que Lou-Anne, au contraire, ne manqua pas de faire. Et oui, comme toutes les autres, elle avait le béguin pour lui. Vraiment ridicule. Je lui dis au revoir et montai dans le bus qui me ramènerait chez moi. Lou-Anne me fît un signe de la main puis disparut au coin de la rue. C'était vraiment une fille très gentille, mais je n'étais pas vraiment proche d'elle. Nous étions trop différentes. Elle aimait sortir, elle riait tout le temps, elle flashait sur le beau mec du lycée comme tout le monde, elle s'habillait de façon excentrique – du moins plus que moi. J'étais persuadée que nous n'avions pas le même point de vue sur la vie. C'était une amie. Enfin peut-être. Un agréable camarade de classe, on va dire. Je savais que de son côté, elle ressentait la même chose. Elle avait ses amies dans un autre lycée. Disons que nous nous accompagnions mutuellement à travers cette année difficile qu'est la terminale. Mais jamais je ne l'avais vue en dehors des heures de cours. J'arrivai chez moi, déposai mon sac dans l'entrée avant de ressortir. J'allais retrouver mon père et Antoine dans leur atelier, de l'autre côté de la rue. Mon père était charpentier. Il avait fondé sa propre société et Antoine, qui avait vingt et un ans, était son unique salarié, quoique des appentis allaient et venaient au fil des mois. Justement, lorsque j'entrai dans l'atelier, ne manquant pas de me prendre les pieds dans une espèce de perceuse qui n'en était pas vraiment une, Antoine discutait avec un type qui devait avoir dans les seize ans et qui cherchait certainement un patron pour son CAP ou son BEP. Je pris la discussion en cours de route.
- ... vraiment génial de travailler ici. Le patron est sympa, et toute sa famille aussi. Bon à part peut-être sa fille qui est vraiment un emmerdeuse de première ...
L'enfoiré. J'étais sûre qu'il m'avait entendu rentrer en plus. L'apprenti leva les yeux vers moi et me regarda d'un air interrogateur.
- Vous êtes ... ? me demanda-t-il.
- La fille du patron, dis-je ironiquement.
L'apprenti rougit, affreusement gêné. Antoine, en revanche éclata d'un rire tonitruant, fier de son coup. Le bougre.
- Ah ça te fait rire ?
Je lui courus après et n'eus pour une fois aucun mal à le rattraper car il n'avait pas noué ses chaussures. J'entrepris de le faire tomber et de le chatouiller, sachant que c'était son point faible. Il hurlait de rire en me suppliant d'arrêter. Mais je ne comptais pas abandonner si tôt.
- C'est qui l'emmerdeuse maintenant ? dis-je avec une expression de vainqueur sur le visage. Hein ? Allez, retire ce que tu viens de dire.
- Arrête ! Arrête Blanche, s'il te ...
Ces mots me firent l'effet d'une décharge électrique. Je me levai d'un bond et le toisai froidement. J'étais à la fois sous le choc, et en même temps hors de moi par ce qu'il venait de dire. Comment osait-il m'appeler Blanche ? Comment pouvait-il prononcer ce nom devant moi ? Antoine s'était arrêté en plein milieu de sa phrase. Il ne riait plus maintenant. Il semblait mortifié par ce qu'il venait de dire. Il se releva péniblement.
- Caprice ... je suis désolé.
- Pas autant que moi, répliquai-je d'un ton qui se voulait assuré.
En réalité, je tremblais de colère. Je tournai les talons et, passant devant le nouvel apprenti qui ne captait plus rien, je sortis. J'entendis Antoine qui m'interpellait mais je ne voulais surtout pas lui parler. Je me mis à courir. Arrivée au bout de la rue, je pris à droite et me dirigeai vers le parc. Je courus pendant plus d'une heure, ressassant mes idées noires. Je sais, vous allez vous dire que je suis bizarre. Vous vous demandez pourquoi je réagis aussi brusquement alors qu'Antoine s'était juste trompé de nom. Eh bien il peut m'appeler Hortense, Geneviève, Madeleine. Il peut m'appeler comme il veut mais pas Blanche. Surtout pas Blanche. Je me mis à pleurer toutes les larmes de mon corps. Les larmes coulaient, coulaient. Sans s'arrêter. Elles semblaient ne jamais vouloir me laisser de répit. Il me semblait, à moi, que j'allais me noyer dans mes propres larmes. Je savais que c'était là le premier pas vers la guérison. Je savais que ce n'était pas normal que je commence à pleurer aujourd'hui, huit mois après. Disons qu'avant je n'arrivais pas à accepter ta mort, Blanche. Je me révoltais contre cette évidence, contre le con là-haut qui t'avait ramené à lui. C'était pourtant bien légitime qu'il ait besoin de toi. Alors au lieu d'être triste, ou même déprimée, j'étais en colère. Oui, j'avais une colère terrible enfouie en moi. Et aujourd'hui j'extériosais, j'évacuais toute cette colère, laissant place à la tristesse. Il m'avait fallu huit mois, huit longs mois pour y arriver. Mais je ne perdais pas espoir, je savais que j'allais guérir. Maintenant, j'avais un ange gardien là-haut pour m'aider à surmonter ma peine.
Je continuais à courir – ce qui m'étonnais moi-même car je n'étais pas du tout une sportive – et sortis du parc, voulant rentrer chez moi. Mais devant la grille je me stoppai net. Devant moi, quelqu'un était venu me chercher. Il était adossé contre la voiture – quel feignant, le parc n'était qu'à cinq minutes de la maison – et semblait m'attendre tranquillement. Mon frère. Il leva ses yeux verts en amande lorsque je me dirigeai vers lui. Seulement en voyant mon visage inondé de larmes, il perdit toute sa tranquillité et se précipita vers moi pour me serrer contre son torse. Il était grand – il devait faire un bon mètre quatre-vingt-cinq – et je me laissai aller contre son épaule.
- Caprice ... murmura-t-il, tellement désolé par ce qu'il voyait.
- Gabin ... Oh Gabin, elle est morte. Elle est morte. Elle ne reviendra plus. Plus jamais.
Je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi, serrés l'un contre l'autre. Je ne cessai de répéter « Elle est morte. Plus jamais. Jamais » entre mes sanglots. Et même lorsque la pluie arriva et que nous fûmes complètement trempés nous ne bougeâmes pas. Nous continuâmes à pleurer cette s½ur tant aimée et disparue, que plus jamais nous ne reverrions.
_- _- _- _- _-
____A.____
____A.____
____A.____
_- _- _- _- _-